08.10.19

Quelle transition énergétique nous permettra d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 ?

Hervé Jeanmart, ingénieur civil et chercheur à l’Université catholique de Louvain (UCLouvain), étudie cette question depuis des années. Le 25 septembre dernier, il a présenté son analyse, à l’occasion du festival Maintenant !.

Pour le scientifique, croissance et décroissance ne sont pas ennemies, elles doivent se compléter l’une l’autre.

Deux visions pour une société bas carbone en 2050

Si nous ne faisons rien, nul doute que nous dépasserons, et de loin, le seuil des 1,5°C.  Or, un réchauffement climatique à 2°C engendrerait déjà des impacts considérables pour la vie terrestre.

Face à ce constat, des communautés dans le monde entier se mobilisent afin de trouver des solutions pour atteindre une société neutre en carbone d’ici 2050. Dans son exposé, le professeur Hervé Jeanmart distingue parmi elles deux courants de pensées distincts, deux visions opposées : la première, celle d’une croissance verte ; la seconde, celle de la sobriété.

Bien entendu, ces deux optiques se trouvent aux extrémités d’un spectre beaucoup plus large de manières d’aborder la transition énergétique. Intéressons-nous toutefois à celles-ci afin de mieux appréhender les enjeux concernés.

La croissance verte correspond, par exemple, aux positions défendues par les experts du GIEC. Pour la comprendre, interprétons la Courbe de Kuznets Environnementale (CKE).

 

Courbe environnementale de Kuznets

 

La lecture de ce graphique nous présente l’idée qu’aux premières étapes du développement économique d’un pays, la population prête peu d’attention à l’environnement par manque de moyens. Mais dès lors que les revenus permettent de subvenir aux besoins primaires, la tendance s’inverse. La croissance économique s’accompagne alors d’une réduction des pollutions environnementales.

Pour résumer grossièrement : grâce à la croissance et aux nouvelles technologies, nous allons pouvoir endiguer le réchauffement climatique.

Cette vision se décline en une quantité de solutions envisagées. En voici seulement quelques-unes pour vous donner une idée :

  • Le réseau électrique global, le global grid en anglais, pour une énergie électrique continue et bon marché. Il s’agit de réaliser de grandes interconnexions – à l’échelle de continents – afin que l’électricité générée à partir des meilleurs gisements puisse être partagée au niveau mondial, en connectant électriquement des fuseaux horaires éloignés, tant au Nord qu’au Sud.
  • Les véhicules électriques et autonomes pour une mobilité durable.
  • La capture du CO2 depuis l’atmosphère pour en réduire sa concentration, notamment via la reforestation mais aussi des technologies de capture et stockage.
  • Les carburants alternatifs, dont l’hydrogène, pour le transport.
  • L’agriculture d’intérieur sous LED pour gagner de la place, cultiver toute l’année, etc.

Optimiser, simplifier, réduire et restreindre. Ici, nous parlons plutôt de décroissance verte, prônée, par exemple, par les collapsologues (théoriciens de l’effondrement).

Les pistes défendues sont celles de conditions de vie plus sobres, car l’augmentation des richesses ne permettra pas de résoudre les problèmes climatiques.

La situation nous force donc à réaliser de gros efforts pour 2030. Voici quelques pistes évoquées :

  • Moins de consommation électrique pour les particuliers. Nous devrions atteindre une diminution de 30 %, autrement dit, vivre avec des sentiments de privation pour certains.
  • Diviser par deux le nombre de véhicules individuels, réduire les distances parcourues en voiture et la consommation de carburant, restriction sur le transport aérien, forte augmentation des déplacements à vélo.
  • Dénumérisation de nos modes de vie (limitation du streaming de films et de séries, entre autres).
  • Limitation des soins de santé aux maladies communes (abandon des recherches pour les maladies orphelines).
  • Limitation du nombre de vêtements achetés.
  • ...

La technologie pour nous sauver ?

Le technicien est limité par la nature, et ça, l’économiste ne le conçoit pas.

Scientifique, Hervé Jeanmart ne peut s’empêcher de porter un regard sceptique quant à la fuite en avant technologique. Il rappelle que les gains en efficacité énergétique sont limités par les lois de la physique.

D’autant plus que nous devons tenir compte de l’effet rebond. Nous sommes de plus en plus sur Terre. Nos besoins se multiplient et nous consommons toujours plus d’énergie pour les satisfaire.

Les défenseurs de la croissance verte souhaitent produire toujours plus de richesses tout en consommant moins d’énergie. Toutefois, si l’efficacité énergétique augmente bien, cette augmentation a lieu à un rythme clairement insuffisant pour compenser ces besoins croissants. « La croissance économique exige une croissance énergétique que le secteur du renouvelable ne parvient pas à combler », explique l’ingénieur. Aujourd’hui notre système énergétique repose encore à 80 % sur l’exploitation des combustibles fossiles.

Image
Quelle transition énergétique en 2050 ?

Un système énergétique compatible avec 1,5 °C

En partenariat avec l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Hervé Jeanmart et Gauthier Limpens se sont penchés sur l’analyse simultanée de toutes les formes d’énergie, de tous les besoins et de toutes les technologies disponibles actuellement afin de modéliser, pour la Belgique, le système énergétique le moins coûteux et le plus compatible avec un réchauffement climatique contenu à 1,5 °C en 2050.

Cette modélisation apporte des résultats interpellants, qui mènent à une électrification et à une réduction de la consommation d’énergie primaire.

Selon la modélisation réalisée par les scientifiques, voici les technologies que nous retrouverions dans un système énergétique belge compatible avec 1,5°C :

  • Sur le territoire belge, le solaire présenterait le plus gros potentiel. Mais pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de CO2, la part du photovoltaïque (PV) devrait être très élevée. Un déploiement irréaliste en termes d’infrastructures, qui nécessiterait, par exemple, la réhabilitation de zones agricoles en champs de panneaux PV.
  • Le développement de l’éolien, lui, est restreint en Belgique en raison des zones d’exclusion (télécommunications, habitations, biodiversité, zones militaires, etc.). Dans d’autres pays, il offre plus de potentiel.
  • Enfin, la biomasse, les pompes à chaleur, le stockage thermique, les batteries et les électro-fuels, présentent eux aussi des perspectives intéressantes.

Malgré tout, en raison du manque de ressources et de la forte densité de population sur un petit territoire, la Belgique ne peut pas espérer atteindre, d'ici 2050, l’autonomie énergétique avec les énergies renouvelables seules. La modélisation révèle que le pays aura systématiquement besoin de ses voisins, à moins que sa transition ne soit facilitée par l'utilisation du nucléaire à disposition.

Néanmoins, il s'agit de résultats générés par une machine. Hervé Jeanmart, rappelle que la sortie du nucléaire reste souhaitable en raison des risques qu'il présente et des questions éthiques qu'il soulève (prolifération, gestion des déchets nucléaires, etc.).

Si nous regardons les potentialités d’exploitation des énergies renouvelables au niveau mondial, le solaire et l’éolien se trouvent également et respectivement en première et seconde position, suivis pas la biomasse.

Pour la géothermie, les prévisions ne sont pas encore suffisamment claires car nous manquons de connaissances en la matière.

L’énergie hydraulique, quant à elle, présente un potentiel plus faible mais une exploitation plus évidente via les barrages.

Et le coût de l’énergie dans tout ça ?

Avant de conclure ses analyses, Hervé Jeanmart nous rappelle une dernière notion à prendre en considération : le EROI. Le retour sur investissement énergétique.

En effet, trouver et exploiter des technologies prometteuses pour l’avenir, c’est réjouissant, mais il nous faut encore comprendre le coût du déploiement de celles-ci.

Quelle énergie (extraction de matériaux, transport, installation, entretien, démantèlement, recyclage) utiliserons-nous afin de développer les infrastructures de notre système énergétique par rapport à l’énergie qui sera finalement produite par ce dernier ? Dans quelle mesure, les énergies renouvelables pourront-elles se substituer aux énergies fossiles tout en satisfaisant l’augmentation des besoins de nos sociétés, induite par la croissance économique et démographique ?

Malheureusement, le retour sur investissement énergétique du solaire et de l’éolien est assez faible comparé à celui du charbon ou du pétrole. De plus, plusieurs études démontrent que le EROI a tendance à diminuer avec le temps pour les ressources fossiles et avec leur extension pour les énergies renouvelables. Historiquement, le pétrole jaillissait naturellement sous la pression alors qu’aujourd’hui nous avons recours à davantage de matériel coûteux et d’énergie pour l’extraire. Jusqu’au jour (encore lointain) où il sera peut-être devenu trop cher énergétiquement de l’exploiter…

Ainsi, il faudrait davantage d’énergie pour faire fonctionner un système renouvelable. Cela signifie également qu’une part plus importante de personnes actives serait employée à la production de cette énergie. Un impact considérable sur la société… Certains économistes affirment d’ailleurs qu’en dessous d’un certain retour énergétique, nous connaitrions l’effondrement de nos sociétés, notamment en raison de la place trop conséquente que prendrait le secteur énergétique dans l’économie.

Doit-on inéluctablement se diriger vers une décroissance ? A cette question, Hervé Jeanmart répond qu’il serait préférable de trouver un équilibre entre les deux visions extrêmes du spectre dont nous parlions plus haut.

La technologie et la sobriété ne devraient finalement pas être abordées de manière séparée et opposée, mais plutôt de façon complémentaire. La transition s’effectuera certainement grâce au développement du solaire et de l’éolien, mais elle s’accompagnera aussi nécessairement d’un changement profond dans nos besoins et nos modes de consommation.

Actualités du développement durable et de l'économie circulaire
Restez informé(e) !

Abonnez-vous et recevez automatiquement notre newsletter mensuelle proposant des actualités en lien avec le développement durable et l'économie circulaire.