MouliGrange : quand la farine devient un projet de territoire
À Anhée, la Ferme de Grange a choisi de reprendre la main sur ses céréales. Avec MouliGrange, elle transforme sur place ce qui quittait autrefois la ferme sans garantie de finir dans l’assiette. Une façon très concrète de relocaliser l’alimentation – et de redonner du sens à toute une filière.À première vue, la Ferme de Grange ressemble à une exploitation agricole comme une autre. Mais en s’y arrêtant un peu, on comprend vite qu’ici, le grain n’est pas seulement une matière première : c’est le point de départ d’un projet de territoire. « MouliGrange, c’est l’antenne qui va s’occuper de tout ce qui est le volet de transformation céréalière qui sont issus de l’agriculture bio régénérative », résume Guirec de Wouters, gérant de la ferme. En clair : transformer sur place les céréales produites ici, en agriculture biologique de conservation, pour les envoyer vers des boulangers partenaires et vers les consommateurs, via un réseau de distribution qui compte aujourd’hui près de 300 magasins en Belgique.
Froment, blés anciens, épeautre, petit épeautre, millet, sarrasin, orge, avoine… La liste est longue, et elle dit déjà beaucoup de la philosophie du lieu. « On a considérablement multiplié la diversité sur la ferme pour les rotations », explique le gérant. Cette diversité n’est pas un effet de mode : elle répond à une logique agronomique, écologique et alimentaire. Certaines graines sont encore transformées avec des partenaires, mais « tout ce qui peut passer en meunerie, on le transforme ici nous-mêmes ». L’idée n’est pas seulement de produire local : c’est de maîtriser un maillon essentiel de la chaîne, pour que la qualité du travail mené dans les champs se retrouve jusque dans la farine.
Car le point de départ, lui, relevait presque de l’absurde. Des céréales cultivées avec soin, dans une logique de régénération des sols, partaient dans des circuits où leur valeur spécifique se perdait. « On vendait à un négociant sans trop savoir si ça allait partir soit pour faire de l’énergie, soit pour faire du fourrage », raconte Guirec. À ses yeux, il fallait rompre avec cette logique. Quand seulement 11 % des céréales finissent dans l’alimentation humaine, difficile de parler de souveraineté alimentaire. Avec MouliGrange, la ferme a donc décidé de « se réapproprier [ses] filières », de retrouver des débouchés, des clients et une cohérence. Ici, l’ambition est claire : faire en sorte que les céréales nourrissent d’abord les humains.
Pour y parvenir, encore fallait-il s’équiper. Le projet a permis de renforcer les infrastructures de stockage, tant pour la matière première que pour les produits finis. Un chantier moins spectaculaire qu’un nouveau bâtiment emblématique, peut-être, mais décisif sur le terrain. « Les infrastructures de stockage essentiellement nous ont permis d’être plus efficaces en manutention », explique-t-il. Elles servent aussi à sécuriser la qualité : maintenir de bonnes conditions d’humidité et de température, limiter les pertes, protéger les stocks. La ferme disposait déjà d’un moulin ; l’enjeu était d’atteindre plus vite la taille critique nécessaire pour rendre le modèle viable et solide dans la durée.
Mais l’intérêt du projet dépasse largement la farine. À la Ferme de Grange, relocaliser l’alimentation signifie aussi retisser des liens. « Avant de travailler en agroécologie, on était très isolé », confie Guirec. Aujourd’hui, la ferme accueille des visiteurs, des écoles, des entreprises ; elle s’inscrit dans un réseau de partenaires commerciaux, d’agronomes et d’autres producteurs, notamment autour de la coopérative Farm for Good. « On a créé un tissu social », dit-il simplement. Ce basculement se mesure aussi dans l’organisation du travail : là où la ferme reposait autrefois sur une structure minuscule, elle représente désormais environ 10 équivalents temps plein. Un changement d’échelle qui dit quelque chose de très concret : derrière la relocalisation, il y a de l’emploi, de la transmission, du collectif et une autre manière de faire tenir une exploitation dans le temps.
Sur le plan environnemental, le cœur du projet se joue dans le sol. « Les bénéfices environnementaux, ils sont essentiellement liés à la vie du sol », rappelle le gérant. L’agriculture régénérative, ici, n’est pas un slogan. Elle vise à « régénérer ce qui a été détruit pendant des décennies », à remettre de la biodiversité, de la fertilité et de la résilience dans les parcelles. Et cette approche se voit, s’observe, se visite. C’est aussi ce qui rend le projet si parlant : il ne s’agit pas d’une promesse abstraite, mais d’un système où l’on peut relier la santé du sol à celle de l’alimentation.
Rien de tout cela ne s’est fait sans obstacles. Climat de plus en plus imprévisible, adaptation des variétés, défis commerciaux, difficulté à faire entendre une approche exigeante dans un paysage saturé de labels et de messages contradictoires : « on en rencontre d’autres tous les jours », reconnaît Guirec. Mais c’est précisément là que le soutien public a compté. Grâce au financement européen et à l’appui de la Wallonie, la ferme a pu « passer à une échelle plus rapidement de rentabilité ». Et au-delà du soutien financier, il y a eu un signal : « une main sur l’épaule » pour encourager un projet qui, selon lui, « a du sens sur le long terme ». Son conseil à celles et ceux qui voudraient relocaliser un maillon de la chaîne alimentaire tient en quelques mots : étudier son marché, choisir son combat, et mettre son énergie au service de quelque chose qui dépasse le seul portefeuille.
Le chiffre à retenir : 10 équivalents temps plein
Il y a quelques années encore, la ferme fonctionnait avec une équipe très réduite. Aujourd’hui, elle représente environ 10 équivalents temps plein sur l’année. Plus qu’un chiffre, c’est le signe qu’en relocalisant la transformation, on relocalise aussi de l’emploi, de l’organisation et une capacité collective à durer.
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